Les fours à chaux se réveillaient alors que la ville dormait encore. Leur fumée envahissait le quartier des Fustiers et recouvrait d'un nuage jaune les chantiers de construction qui s'étendaient le long des rues : chapelles, auberges, bâtiments de la curie… Arnaud de Vaucluse, la bouche fermée et les yeux fixés sur la route, traversait la fumée, un goût de craie au fond de la gorge. Ce goût ne quittait jamais le quartier. La poussière des ambitions d'Avignon avait imprégné chaque recoin de la ville : les pierres, les tissus, les poumons de chaque personne assez insensée pour la respirer.
L'aube ne pointait pas encore que les maçons toscans étaient déjà à l'œuvre. Arnaud les entendait en haut de l'échafaudage de la nef de la nouvelle église collégiale, affairés à marteler des pierres fraîchement taillées en s'apostrophant les uns les autres dans un dialecte florentin dont il ne saisissait que quelques mots. Ils travaillaient vite, ces Italiens. Il le fallait. L'architecte du pape Clément changeait d'idée comme certains hommes changeaient de chemise et les plans dessinés en septembre étaient déchirés en mars. La moitié de la ville n'était qu'échafaudages. L'autre, des gravats.
Arnaud traversa la place des Changes, où les changeurs, malgré l'heure matinale, étaient déjà en train d'installer leurs tables. Leurs voix perçaient l'obscurité : des taux de change criés en français, en italien, en flamand, en catalan. Une liturgie de l'échange, plus fervente que toutes les prières qu'on pouvait entendre dans les églises en construction.
Un changeur au chapeau bordé de fourrure croisa le regard d'Arnaud et détourna les yeux. Sage instinct. La brigandine qu'Arnaud portait sous son manteau n'était pas la tenue d'un homme qui était venu changer de l'argent.
Sous ses pieds, la rue n'était qu'ornières gelées et crottins de cheval, et, là où le drainage faisait défaut, des flaques puantes d'eau grisâtre stagnaient dans le froid. Un garçon passa près de lui tout en guidant deux chèvres à coups de baguette de saule sur l'arrière-train. Les bêtes bêlaient leur infortune. Le garçon n'avait pas l'air plus heureux. Avignon se montrait généreuse envers ceux qui pouvaient s'offrir sa générosité, et sans pitié envers les autres.
Plus loin, au-delà des tanneries, là où le canal de la Sorguette devenait épais et brunâtre, un groupe de femmes se tenait à proximité du palais papal, dans l'embrasure d'une porte. Elles n'étaient pas encore maquillées pour leur travail nocturne, mais elles n'en étaient pas moins reconnaissables, pas moins taxées, tolérées et recensées dans les livres de compte de la Camera, comme n'importe quelle source de revenus.
La maison du prêteur se trouvait dans la vieille ville, au sud du palais ; les rues y étaient étroites et les étages supérieurs se penchaient les uns vers les autres, comme pour s'échanger des confidences. C'était une belle bâtisse ; le rez-de-chaussée en pierre, les étages en bois, avec des volets barrés de fer et une porte remplacée si récemment qu'elle dégageait encore une odeur de chêne. Giraud le Lombard avait réussi dans la vie. Et l'Église aurait son dû.
Arnaud se présentait au nom de l'évêque Guillaume de Mornay, légat apostolique et serviteur de la Camera apostolica. Une redevance trimestrielle n'avait pas été honorée, et aucun retard de paiement n'était toléré. Par le passé, il avait déjà collecté auprès de Giraud, deux fois l'année dernière, et, à chaque fois, l'affaire s'était réglée par un simple échange de pièces. Cette mission faisait partie de la routine, c'était le genre de tâche qui ne nécessitait ni réflexion, et encore moins d'états d'âme. Sa présence suffisait. Et la présence était une denrée dont Arnaud n'avait jamais manqué.
Il s'arrêta à la porte et rajusta le bocle qu'il portait à la hanche. Par habitude, pas par nécessité. Le petit bouclier rond se trouvait à sa place habituelle, de même que son épée à sa hanche gauche. À chaque roulement d'épaules, les plaques de sa brigandine se mouvaient sur sa poitrine. Épaisse et dense, elle l'enveloppait comme l'écorce un tronc. Arnaud se tenait dans l'embrasure de la porte, qu'il occupait tout entière. Il avait toujours eu ce gabarit qui emplissait le moindre chambranle. C'était l'une de ses plus belles qualités.
Arnaud frappa. Trois coups précis, avec le talon de la main. La porte s'ouvrit sur un serviteur, un homme mince au menton fuyant qui semblait s'attendre à une tout autre personne.
« Le maître ne reçoit aucun visiteur avant… »
Il s'arrêta. Son regard parcourut Arnaud de la poitrine à la mâchoire et de la mâchoire aux yeux, à la manière d'un homme qui scruterait le mur d'une cathédrale qu'on lui aurait demandé d'escalader.
« Je vais aller le chercher », fit-il, et les mots n'avaient pas encore tout à fait quitté ses lèvres qu'il avait déjà disparu.
Giraud fit son apparition quelques instants plus tard ; il descendit les escaliers, les bras déjà ouverts dans un geste de bienvenue. « Messire Arnaud. Mon ami. Votre visite m'honore. » Le français du prêteur était bon, ses voyelles piémontaises adoucies par les années passées en Avignon, et il utilisait sa voix comme un outil de travail, façonné pour mettre à l'aise son interlocuteur. « Entrez donc. Je parlais justement de vous à ma femme, pas plus tard que le mois dernier ! Je lui disais, cela fait si longtemps que notre ami Arnaud ne nous a pas rendu visite. »
— La redevance de l'évêque est impayée », dit Arnaud. Il n'entra pas.
Le sourire de Giraud se figea un instant.
« Bien sûr. Évidemment. Ces choses-là… Les difficultés du moment, vous comprenez. Je vous en prie. » Il s'effaça, et, d'un geste, il invita Arnaud à franchir le seuil. « Voulez-vous du vin ? J'ai un Bourgogne si décadent qu'il ferait pleurer un évêque. Une bien mauvaise plaisanterie, pardonnez-moi. Venez. Asseyez-vous. Discutons-en, entre hommes civilisés. »
Arnaud entra. La maison était bien aménagée, avec une tapisserie flamande suspendue au mur de l'antichambre, des bougies de qualité en cire d'abeille plutôt que des chandelles de suif, et des tapis turcs qui recouvraient le moindre recoin du sol. Giraud versa du vin d'une cruche en terre et posa la coupe sur la table. Arnaud n'y toucha pas.
« Comprenez ma situation », reprit Giraud en contournant son bureau avant de s'asseoir dans un fauteuil en cuir. « La Camera exige sa part, oui, mais la Camera ne se rend pas compte de la difficulté à faire des affaires dans ces conditions. Nous subissons tous le joug des circonstances. Un convoi génois reste bloqué trois semaines à Marseille parce que le capitaine du port réclame des dessous de table. Résultat : le paiement est en retard. Le prix du chêne de Compiègne a doublé depuis l'automne dernier. Résultat : le bénéfice est réduit. Vous savez combien coûte le chêne maintenant, messire Arnaud ?
— Non.
— L'évêque non plus, je vous l'assure. Personne ne le sait, parce que personne ne s'en soucie. Chacun réclame juste son argent et envoie… » Il s'arrêta de justesse, sourit, écarta les mains. « Pardonnez-moi. Chacun envoie son meilleur homme de confiance. Cette année, l'hiver a été rude pour les affaires. Rude pour nous tous. Je suis un homme de commerce qui prête à d'autres hommes de commerce. Mais s'ils ne font pas de bénéfice, je n'en fais pas non plus. Et si je ne fais pas de bénéfice… eh bien, vous savez comment cela fonctionne. Alors, nous pourrions bien nous entendre sur un arrangement…
— Il n'y a pas d'arrangement. »
Le regard de Giraud se détourna vers la porte, derrière Arnaud. Rien qu'un bref coup d'œil, qui toutefois n'échappa pas à Arnaud. Il entendit un léger craquement du plancher au-dessus de sa tête, ainsi qu'un bruit de frottement de cuir sur la pierre.
« Je vous ressers du vin, peut-être ? demanda Giraud en tendant la main vers la cruche. Oh, mais vous n'avez pas touché votre coupe. C'est un cru vraiment exceptionnel. Une connaissance me l'envoie directement d'Auxerre. Rien à voir avec la piquette des marchands, il vient de… »
Un premier individu entra par la porte de la cuisine. Un homme au cou épais, armé d'un gourdin, qui prit place le long du mur. Le deuxième sortit de la pièce attenante : plus grand et mince, il avait dégainé une petite lame qui reposait contre sa cuisse. Deux autres descendirent les escaliers et s'arrêtèrent dans l'entrée. Un cinquième homme, venu de la rue, bloquait la porte d'entrée, derrière Arnaud.
Ils étaient cinq, donc. Le visage de Giraud avait changé. Son expression chaleureuse était toujours présente, mais derrière, on sentait quelque chose de plus dur : de la confiance ; la situation lui était maintenant favorable.
« Vous comprenez mes problèmes, messire Arnaud », dit Giraud en étalant ses mains sur la table. L'Église en demande beaucoup. Beaucoup trop. Et je ne suis qu'un homme aux moyens modestes, qui essaie de faire honnêtement des affaires en ces temps difficiles. Je suis certain que vous pouvez comprendre cela. Et je suis tout aussi certain que vous pouvez faire passer un message à Monseigneur. Un message de bonne volonté, de…
— L'évêque ne reçoit pas de messages, coupa Arnaud. Il ne reçoit que son dû. »
Giraud soupira. « Vous avez perdu votre matinée, vous m'en voyez désolé. »
Arnaud ne bougea pas. Immobile, il analysait la situation. L'homme à la porte de la cuisine était le plus costaud, mais il se tenait trop près du mur. Il aurait besoin de faire un pas avant de pouvoir frapper. Celui avec la lame courte était mieux positionné, mais il serrait si fort son arme que ses articulations en étaient devenues blanches. La peur ou la colère, les deux peut-être. Les deux individus dans l'entrée constituaient une inconnue, mais la porte était étroite. Ils entreraient un par un, ou pas du tout. Le cinquième, à la porte derrière lui, respirait par la bouche. Arnaud l'entendait ; c'était une respiration superficielle et rapide, celle d'un homme qui se préparait à un combat auquel il n'adhérait pas pleinement.
Ce n'étaient pas des soldats. C'étaient des gros bras engagés pour avoir l'air menaçants, et ils s'étaient positionnés dans l'intention d'intimider plutôt que d'attaquer. Trop près les uns des autres. Les attaques des uns gêneraient les attaques des autres s'ils se ruaient tous au même moment. Face à un marchand, face à un pauvre boutiquier terrorisé qui avait trois mois de retard sur un prêt, cela aurait pu fonctionner.
Mais ils n'avaient pas affaire à un boutiquier.
Arnaud pivota sur son pied gauche, bocle déjà en main. Et visant l'homme qui respirait si fort, il lui écrasa l'arête du nez avec le bord en fer du bouclier. Le cartilage éclata avec un son de branche brisée. L'homme chancela en portant ses mains au visage. Arnaud passait déjà au suivant. L'homme à la lame courte était le véritable danger, et il arrivait.
Arnaud bloqua la lame avec le plat de son bocle, et s'approcha si près de l'homme qu'il pouvait sentir son souffle. D'un même geste, il sortit son épée du fourreau et lacéra l'avant-bras de son adversaire jusqu'à l'os. La lame tomba au sol avec fracas. Et avant même qu'il ne puisse émettre un cri, Arnaud le frappa à la mâchoire du bord de son bocle. L'homme s'effondra.
Deux de moins.
L'homme au cou épais se détacha du mur dans un rugissement et fit tournoyer son gourdin au-dessus de sa tête. Arnaud se glissa sous l'arc du coup, et, plutôt que de voir son crâne écrasé par le gourdin, il laissa son épaule encaisser l'impact du bras de son assaillant. Il lui enfonça alors son pommeau dans le creux du sternum. L'homme suffoqua. Arnaud enchaîna par une prise de demi-épée, sa main gauche tenant la lame, et lui allongea un coup de quillon dans la gorge. Le gourdin tomba. Son maître s'effondra aussi, les deux mains autour du cou dans ce râle d'étouffement qu'ils faisaient tous lorsqu'il leur écrasait la trachée.
Les deux individus de l'entrée arrivèrent en même temps. Première erreur. La porte, étroite, ne permettait qu'à un seul homme d'attaquer, et le premier fut accueilli avec un coup de bocle à la tempe avant même qu'il n'ait pu franchir le seuil. Il s'affaissa brusquement, les yeux hagards. Le second hésita, conscient qu'il aurait à sauter par-dessus son compagnon pour s'engager dans le combat. Et il était le dernier debout.
Arnaud le laissa réfléchir. Il suffit de deux battements de cœur à l'homme pour décider que l'argent de Giraud ne valait pas cette peine, et il déguerpit dans un fracas de bottes.
L'homme au nez cassé avait rampé jusqu'à la porte et laissé une traînée de sang sur les tapis turcs de Giraud. Il ouvrit la porte avec difficulté et sortit dans la rue en vacillant. Au sol, l'homme au cou épais se tordait toujours de douleur, sa respiration réduite à des petits sifflements désespérés. L'homme à la lame courte était inconscient.
Giraud n'avait pas bougé de son fauteuil. Ses mains reposaient toujours sur la table. Mais la tournure des événements lui avait fait serrer les poings. Son visage était décomposé : il avait engagé des gros bras et avait compris que cet investissement avait échoué, et qu'il lui faudrait encaisser cette perte.
Arnaud rengaina son épée et rattacha son bocle à sa hanche. « Quel est mon nom ? »
Giraud cligna des yeux. « Arnaud. Messire Arnaud de Vaucluse. »
— Non. Mon surnom. »
La gorge du prêteur se noua. Son regard se porta sur les hommes qui gisaient sur ses tapis et sur les ruines de son comptoir, et, lorsqu'il releva les yeux, on pouvait lire la peur sur son visage.
« Le Bouvier », murmura-t-il.
— Et vous savez ce que ça veut dire ? »
— C'est le nom du chien de berger.
— Et pourquoi un chien de berger, Giraud ? »
Le prêteur avala sa salive. « Parce qu'il pousse les autres animaux à travailler pour son maître ? »
Arnaud soutint son regard un peu plus longtemps que nécessaire. Puis il acquiesça, comme un précepteur dont l'élève aurait répondu juste.
« La redevance », dit-il.
Les lèvres de Giraud remuèrent, mais il semblait incapable de trouver les mots, comme si tous ceux qu'il tentait d'articuler mouraient entre ses dents. Puis il se leva, traversa la pièce, et ouvrit le coffre en fer qui se trouvait dans le coin. Ses mains tremblaient alors qu'il glissait des deniers d'argent dans une bourse en cuir, l'un après l'autre, puis un autre encore. Au sol, l'homme au cou épais poussait toujours un faible gémissement désespéré. Lorsqu'il eut fini, Giraud tendit la bourse à Arnaud.
Ce dernier la soupesa dans sa paume, puis la rangea sous sa brigandine. « L'évêque vous remercie pour votre contribution fidèle aux œuvres du Saint-Siège. »
Il ne laissa pas le temps à Giraud de répondre. Il se retourna, laissant au prêteur le soin de réparer les dégâts.
Avignon était maintenant pleinement réveillée, et le bruit de la ville le submergea lorsqu'il quitta la maison. Le martèlement des maçons, le braiment des mules dans le quartier des Teinturiers, un frère franciscain en pleine dispute avec un poissonnier sur le prix des anguilles, le chant rythmé des ouvriers employés à tracter vers le palais des pierres sur des traîneaux de bois…
Au-dessus de lui, les cloches de Notre-Dame-des-Doms commencèrent à sonner l'heure. Il les compta par habitude, marquant le temps comme il marquait toute chose : précisément et fidèlement. Il ne ralentit pas le pas. L'évêque attendait son dû, et l'évêque n'aimait pas attendre.